Le formidable défi technologique de la Chine aux États-Unis
Le spécialiste de la Chine David Goldman dans un livre percutant « You will be assimilated », estime que les États-Unis se rapprochent dangereusement d’un désastre stratégique aussi fracassant que celui qu’essuya jadis la Russie tsariste à Tsushima, pour avoir sous-estimé la puissance de la flotte japonaise : « L’Amérique me rappelle l’amirauté russe en 1905, avant le désastre de Tsushima ».
Les Américains ont accepté de vastes transferts de technologie pour accéder aux marchés chinois ; ils ont aussi accueilli quelque 350 000 étudiants chinois actuellement dans les universités américaines, sans rien contrôler. Environ quatre cinquièmes des doctorants en ingénierie électrique et en informatique des universités américaines sont étrangers, et les Chinois sont le plus gros contingent.
L’Amérique a formé une génération de professeurs chinois de classe mondiale. Les Asiatiques représentent la moitié des ressources humaines des firmes technologiques américaines. Le problème est d’autant plus grave que la Chine forme six fois plus d’ingénieurs et de spécialistes d’informatique que les États-Unis, d’une qualité quasi égale.
Un sursaut collectif des États-Unis de l’ampleur de la révolution spatiale de Kennedy ou de la guerre des étoiles de Reagan face à la Russie, nécessiterait selon David Goldman d’engager au minimum un millier de milliards de dollars, afin de garder leur supériorité technologique.
Les succès des diplomaties russe et chinoise en Afrique, au Moyen-Orient, en Amérique latine
Jacques Chirac ne s’était pas trompé lors de la seconde guerre en Irak : « On n’exporte pas la démocratie dans un fourgon blindé ». La Chine paraît autrement plus sage et habile. L’Empire du milieu réhabilite la « Real Politik » pragmatique sans idéologie, en privilégiant le compromis, le cynisme et ses intérêts. La Chine et la Russie ne cherchent pas à imposer leur mode de vie, leur culture, leur langue et leurs institutions politiques. Cette diplomatie traditionnelle explique les succès de la Chine et de la Russie en Orient, en Afrique et en Amérique latine, avec un coup d’éclat diplomatique : la réconciliation inattendue entre l’Iran et l’Arabie saoudite.
Déclin de l’importance des États-Unis et du G7 – Montée en puissance des BRICS
En 1975, à sa création, les pays qui composent le G7 représentaient 16 % de la population mondiale et plus de 52 % du PIB mondial. Ils ne comptaient plus en 2023 que 8,5 % de la population mondiale et 30 % de l’économie (15 % pour les États-Unis).
Les 5 pays BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) sont par contre, pendant la même période, en très forte progression. Les PIB réunis de ces 5 pays ont dépassé celui du G7 en 2023 (32,1 % du PIB mondial). L’écart va s’accentuer suite aux innombrables candidatures en perspective (Iran, Arabie Saoudite, Algérie…). De plus, les 5 pays BRICS représentaient déjà en 2023, à eux seuls, 4 fois la population des pays du G7 !
Et, cerise sur le gâteau, l’Iran, l’Argentine, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont décidé de rejoindre les BRICS, à partir du 1er janvier 2024. La réunion des BRICS du 22 au 24 août 2023 en Afrique du Sud, qui voulait aussi mettre fin à la domination du dollar, représente une authentique catastrophe pour les États-Unis : c’est le début explicite de la fin de leur domination internationale sur le reste du monde. L’élargissement des BRICS sonne le réveil des États-nations, lesquels entendent qu’on respecte leur souveraineté et leur indépendance. Les BRICS contrôlent 80 % de la production mondiale de pétrole, pèsent plus que le G7 et se rapprochent des 40 % du PIB mondial.
Tous les pays des BRICS, sans exception aucune, les Chinois en tête, souhaitent amoindrir l’influence américaine et occidentale. Les Russes souhaitent en faire plus particulièrement une organisation anti-OTAN. Mais ces pays forment un groupe très hétéroclite : les problèmes frontaliers et la rivalité entre l’Inde et la Chine en sont la meilleure preuve.
Lula jette le Brésil dans les bras de la Chine
Les échanges entre le Brésil et la Chine ont atteint en 2022 un record de 152 milliards de dollars, loin devant les États-Unis (89 milliards). Un chiffre multiplié par 20 depuis 2004 ! Le géant sud-américain vend des matières premières (minerai de fer, soja, pétrole, viandes) à la Chine et lui achète des produits manufacturés à haute valeur ajoutée. Des accords bilatéraux sont signés entre les deux pays qui envisagent de commercer entre eux sans passer par le dollar.
Le Brésil sera le huitième pays sud-américain à adhérer « à la nouvelle route de la soie » après le Chili et l’Argentine. La Chine investit massivement dans les infrastructures du Brésil depuis des années (routes, usines hydroélectriques, télécommunications). On assiste à un recul des États-Unis en Amérique latine et à l’influence grandissante de la Chine puisqu’il n’y a plus que le Paraguay qui reconnaît Taïwan.
L’Inde, un nouveau Grand
L’Inde est d’abord forte de sa démographie. Elle est depuis 2023 le pays le plus peuplé de la planète et comptera, en 2050, 1,668 milliard d’habitants contre 1,317 milliard pour la Chine. Dès 2027, sa population active sera plus nombreuse que celle de la Chine, d’où son souhait de succéder à Pékin comme atelier du monde. Elle devra surmonter son déficit d’infrastructures, le poids d’une bureaucratie corrompue ainsi que les tensions avec 200 millions de musulmans, plus particulièrement au Cachemire.
L’Inde est le premier importateur mondial d’armes, éprouve des difficultés à développer son industrie d’armement et souhaite augmenter ses capacités militaires face à la menace de la Chine et du Pakistan. La Russie compte pour 45 % des achats militaires, suivie par la France (29 %) et les États-Unis (11 %).
Tout en étant une démocratie, l’Inde partage avec la Chine et la Russie la volonté de construire un monde post-occidental, de « refonder l’ordre international », d’en finir avec l’Occident et ses institutions. L’Inde permet à la Russie de contourner les sanctions occidentales pour le pétrole et accepte de payer en roupies-roubles plutôt qu’en dollars. New Delhi aspire à devenir l’une des puissances dominantes d’ici un quart de siècle.
L’Arabie Saoudite de Mohammed Ben Salman s’émancipe des États-Unis : partenariat avec l’OCS et accord historique avec l’Iran
Alliée avec les États-Unis depuis « le pacte du Qincy » en 1945, l’Arabie saoudite se rapproche de plus en plus de la Chine. En mars 2023, Ryad s’est associé en tant qu’État « partenaire du dialogue » à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). L’OCS a été créée en 2011 par la Chine, la Russie et quatre États d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan et Tadjikistan). L’organisation s’est élargie à l’Inde et au Pakistan en 2016, et à l’Iran en 2021.
Parmi les autres pays ayant le statut du dialogue de l’OCS figurent notamment l’Égypte, l’Iran et le Qatar. Ces pays participent aux réunions et peuvent faire des propositions. En revanche, ils ne participent pas au processus de prise de décision. Trois États, la Mongolie, la Biélorussie et l’Afghanistan, sont, quant à eux, membres observateurs.
Autre signe d’un monde en évolution accélérée qui leur échappe de plus en plus, les Occidentaux n’ont pas vu venir l’énorme coup diplomatique que la Chine a réalisé au Moyen-Orient. Le 10 mars 2023, l’Iran et l’Arabie saoudite ont annoncé depuis Pékin, à la surprise générale, le rétablissement de leurs relations diplomatiques et la réouverture de leurs ambassades après 7 ans de conflits.
En février 2023, la Chine a publié deux documents fondamentaux. Dans le document intitulé « L’Hégémonie américaine et ses périls », la Chine estime que les États-Unis s’ingèrent dans les affaires intérieures des autres pays, qu’ils appliquent un double standard aux règles internationales, répandent de faux récits, étendent leur puissance en recourant à la violence, pillent et exploitent les richesses mondiales grâce à leur hégémonie économique et financière. La Chine prétend s’opposer « à toutes les formes d’hégémonisme » et qu’il est nécessaire d’ouvrir la voie à un « nouveau modèle de relations d’État à État caractérisé par le dialogue et le partenariat ».
Dans le document « Initiative de sécurité mondiale » Pékin souhaite « éliminer les causes à l’origine des conflits internationaux », à « améliorer la gouvernance de la sécurité mondiale ». La Chine se pose en artisan de paix proposant une alternative à un leadership américain accusé de répandre la guerre, la misère, et le chaos.
Mohamed Ben Salman a une priorité : la stabilité dans son voisinage, faute de quoi son très ambitieux plan de réformes à échéance 2030 serait un échec dont il serait rendu responsable par ses sujets. MBS ne tourne pas le dos aux États-Unis, il s’émancipe de son ancienne alliance : « Le pacte avec les États-Unis qui assurent la sécurité du royaume contre le pétrole saoudien est mort » écrivent dans la revue Foreign Affairs les chercheurs Vall Nasr et Maria Fantappie.
Marc Rousset – Auteur de « Notre Faux ami l’Amérique/Pour une Alliance avec la Russie » – Préface de Piotr Tolstoï – 370p – Librinova – 2024
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