Les Européens pacifistes et droit-de-l’hommistes veulent oublier et occultent délibérément les réalités ethniques, identitaires, géographiques, historiques, considérées comme des résidus du passé, alors qu’elles sont essentielles et se rappelleront à eux très rapidement ; cela se traduit par un désarroi et un malaise existentiel. Les messages prémonitoires de Ortega y Gasset, Peter Sloterdjik et de Cioran doivent toujours rester présents à l’esprit pour nous tenir en éveil.
Selon Ortega y Gasset dans La Révolte des Masses, ouvrage écrit en 1937 : « Si l’Européen s’habitue à ne pas commander, il suffira d’une génération et demie pour que l’ancien continent, et avec lui le monde entier, tombe dans l’inertie morale, dans la stérilité intellectuelle et dans la barbarie générale. Les Européens sont voués à de grandes entreprises, et quand celles-ci font défaut, ils s’avilissent, s’amollissent ; leur âme se désagrège. Nous avons aujourd’hui un commencement de désagrégation sous nos yeux (…). Tout se passe comme si la civilisation avait épuisé toutes ses possibilités, qu’elle est parvenue à ses confins extrêmes, et que par là même elle a révélé ses propres limites, ses contradictions et ses insuffisances (…) Seule la décision de construire une grande nation avec le groupe des peuples continentaux relèverait le pouls de l’Europe ».
Le philosophe allemand Peter Sloterdjik ne dit pas autre chose lorsqu’il condamne de nos jours l’américanisation des Européens devenus de « bons Américains » : « En nous américanisant, dit-il, nous avons démissionné, nous avons renoncé à nos propres ambitions impériales et à notre orgueil historique ; et l’Occident n’est plus alors que la dimension de la culpabilité et de la comptabilité ; la liberté d’expression est en pleine dégénérescence et le « politically correct » a débouché sur une « paranoïa généralisée ».
Cioran, lui, tel un écorché vif, provoque et agace dans deux ouvrages écrits en 1956 et 1964, mais il nous aide aussi à mieux réaliser le malaise existentiel actuel de l’Européen. « Pauvre Occidental ! La civilisation, son œuvre, sa folie, lui apparaît comme un châtiment qu’il s’est infligé et qu’il voudrait à son tour faire subir à ceux qui y ont échappé jusqu’ici » (…) « Les traces du barbare qu’il fut, on les chercherait en vain : tous ses instincts sont jugulés par sa décence. Au lieu de le fouetter, d’encourager ses folies, ses philosophes l’ont poussé vers l’impasse du bonheur » (…) « Nous nous illusionnons à propos de l’idéal du bien vivre qui n’est que la manie des époques déclinantes ».
Quant au général Pierre-Marie Gallois, le fatalisme morbide européen voudrait que l’hypermodernité américaine soit notre horizon indépassable, notre meilleur des mondes : « Le but des États-Unis est de faire de l’Europe un dominion qui participerait à leurs grands desseins mondiaux, lesquels se résument à cela : la marchandisation du monde ». Pourtant, Socrate traversant un marché s’écriait déjà : « Que de choses dont je n’ai pas besoin ! ». L’Européen trouve refuge dans le nihilisme, le repli sur la sphère privée, l’horizon du bien-être, la quotidienneté et le confort narcissique de la consommation. Moins sensibles à la dérive consumériste, les Paneuropéens pourraient retrouver la mentalité de leurs ancêtres et porter davantage leur attention sur les problèmes culturels non décadents, identitaires, d’écologie conservatrice responsable, de vitalité démographique, de puissance militaire, de survie industrielle, scientifique et linguistique. Le consommateur doit cesser de dévorer le citoyen et le « j’ai et je consomme, donc je suis » des Euro-ricains devrait de nouveau laisser la place au « Je pense et j’agis, donc je suis » des Paneuropéens continentaux. Sur le plan culturel et éthique, il vaut mieux chercher à être davantage que d’avoir toujours plus ; la guérison de l’Europe de l’Être passe par l’endiguement de l’infarctus yankee de l’Avoir.
L’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine l’a dit sans détour : « L’Europe ne sait plus qui elle est, ni ce qu’elle veut ». Faute de dessein politique clairement assumé, l’Union européenne fédéraliste n’a pas d’autre solution que de se dilater sous protectorat américain et de s’agrandir par annexions successives, avec le pressentiment de sa proche liquidation à venir.
Les nations européennes doivent au contraire souhaiter une puissance économique et militaire autonome, une Europe ouverte à toutes les cultures et non prisonnière de la seule culture anglo-saxonne, une Europe qui sache à son tour se doter d’une doctrine Monroe et qui ne soit pas à grande échelle, un fac-similé de Porto-Rico. L’Europe a découvert l’Amérique, il y a plus de cinq cents ans. Le moment est venu pour l’Europe de l’oublier et de se redécouvrir elle-même, grâce au catalyseur, à l’accélérateur, au multiplicateur de puissance paneuropéen de Brest à Vladivostok.
Julien Freund termine son ouvrage sur La Décadence en remarquant également d’une façon très pertinente que l’Europe ne serait pas en décadence par épuisement, mais par accomplissement de son destin. « L’Europe est en décadence par rapport à ce qu’elle fut. Elle fut la maîtresse des terres et des mers du globe, et aujourd’hui elle est recroquevillée sur son espace géographique. C’est là le signe objectif de la décadence européenne ». Seul un projet nouveau d’avenir avec une vision paneuropéenne allant de l’océan Atlantique jusqu’à l’océan Pacifique est susceptible de redonner à l’Européen un sentiment d’espoir, de force, de puissance, de masse critique suffisante à l’échelle du globe, pour éveiller un sentiment de renouveau et le sortir de son engourdissement mortel progressif ; tout se passe comme si l’Européen avait fait son temps et devait dorénavant devenir une relique de l’histoire subissant l’assaut inexorable des forces nouvelles montantes de la Chine, de l’Inde, des pays émergents et de l’islam. Tel était le grand message original de Dominique Venner aux Français, après la fin de la guerre d’Algérie et la perte des derniers immenses espaces de leur empire colonial, pour leur redonner, en regardant vers l’Est de l’Europe, une nouvelle raison de vivre et d’espérer, avec un avenir, au lieu de se lamenter, de désespérer et de se recroqueviller sur eux-mêmes ! En novembre 1942, l’amiral Darlan avait pu dire : « L’Empire sans la France, ce n’est rien. La France sans l’Empire, ce n’est rien ». Philippe de Villiers conforte le point de vue de Dominique Venner en nous disant que l’homme européen, pour survivre, a besoin de l’humus (ses racines, son identité) et de la lumière (la foi et l’espérance en l’avenir), de retrouver donc le goût de ses racines, de la transcendance et du dépassement de soi. L’avenir de l’homme européen est à l’Est !
C’est donc la Russie qui montre la voie d’avenir à l’Europe donneuse de leçons avec ses droits de l’homme poussiéreux et les excès humanistes, progressistes, sociétaux de sa civilisation déclinante et décadente. Le phénomène LGBT ne connaît le succès médiatique qu’en Occident ! Il est rejeté, moqué et combattu par l’islam et l’ensemble du reste du monde. Les Russes participent donc au réveil de la conscience européenne avec une vue plus saine, plus réaliste, moins lénifiante de l’individualisme, de la démocratie libérale, du droit-de-l’hommisme, du progressisme contre-productif, du libéralisme et du libre-échange mondialiste.
La démocratie libérale ardemment souhaitée par l’Amérique avec les « révolutions orange » et la guerre en Ukraine conduirait la Russie, tout comme la Chine, à l’impuissance, à la guerre civile, à l’éclatement. C’est la raison pour laquelle la Russie, qui a besoin d’un État autocratique fort, qui est un des derniers peuples européens à ne pas se détester, qui a encore de l’amour-propre, un idéal de grandeur patriotique, est de plus en plus allergique aux leçons de démocratie des Européens de l’Ouest que ronge la haine de soi. Force est de reconnaître qu’il n’y a plus aujourd’hui que la Russie et la Chine pour tenir tête à l’Amérique, lui dire ses quatre vérités et dire non à l’omnipotence américaine. La Russie, comme l’a dit très justement le Président Dmitri Medvedev, n’a pas l’intention d’être « l’élève sage ou le figurant » que les Occidentaux voyaient en elle dans les années 1990. Il n’y a que le Président Poutine pour reprocher aux États-Unis dans ses conférences de presse de « ne pas vouloir lâcher leur étreinte de l’Europe ». C’est la seule et fière Russie qui, pour l’essentiel et par sa présence, nonobstant la courageuse croisade de la Hongrie de Viktor Orban, réveille l’Europe et fera échouer le protectorat américain de l’OTAN sur une Europe divisée, soumise, anesthésiée, subjuguée et trompée par la propagande anglo-saxonne.
Vladimir Poutine a pu déclarer à Berlin : « Personne ne met en doute la grande valeur pour l’Europe de ses relations avec les États-Unis. Mais je pense que l’Europe consoliderait sa réputation, en tant que puissance mondiale véritablement indépendante, si elle associait ses capacités à celles de la Russie ». Quant à Mikhaïl Gorbatchev, il a pu dire : « L’ordre mondial dont nous rêvions il y a quinze ans n’était pas celui d’un nouvel empire, d’un pays ou d’un petit groupe de pays gouvernant le monde ». (à suivre)
Marc Rousset – Auteur de « Notre Faux Ami l’Amérique/Pour une Europe des Nations avec la Russie » – 370 p – Librinova – 2024
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