Les stratèges de l’Otan font le pari qu’on peut tirer indéfiniment sur une corde, et avec une force sans cesse croissante, sans qu’elle ne casse. Ils constatent que des chars américains Bradley ont pu se promener dans l’oblast de Koursk, à moins de 500 km de Moscou sans que cela ne déclenche le plus petit début de feu nucléaire. Tallinn et Kharkov faisaient partie, il y a encore peu, de la Russie, et leur perte n’a pas déclenché le feu nucléaire. Les Occidentaux ont pu impunément doter l’Ukraine en F-16. Aux yeux de nos stratèges, la doctrine nucléaire russe ne sanctuarise pas dans les faits le territoire national russe.
Mieux – ou pire – : l’État russe s’est effondré en 1989 et son effondrement n’a pas non plus déclenché le feu nucléaire. Il est vrai que l’empire était dans un tel état de délabrement qu’on peut imaginer que ses dirigeants de l’époque ne se souvenaient plus de ce qu’ils avaient bien pu faire des codes…
On peut dès lors se demander quelle action otanienne serait de nature à déclencher une riposte nucléaire russe.
Le parlement européen a adopté jeudi une résolution appelant les États de l’UE à “lever les restrictions sur l’utilisation par l’Ukraine des armes occidentales” contre des “cibles militaires” en Russie. Les armes longue portée fournies à l’Ukraine par l’Otan cibleront des bases militaires stratégiques russes jusqu’à présent hors d’atteinte.
Premier casus belli nucléaire ?
Par ailleurs, l’administration de Washington envisage de fournir à l’Ukraine des missiles JSOW (Joint Standoff Weapon) destinées aux chasseurs F-16 dans le cadre d’un nouvel ensemble d’assistance militaire. Ces munitions pourraient être incluses dans un programme d’aide militaire à Kiev d’un montant de 375 millions de dollars, que Washington devrait annoncer le 23 septembre. Il s’agit de missiles capables de toucher des cibles à une distance supérieure à 110 km en territoire russe. Cette assistance militaire n’est pas encore finalisée. Elle devrait inclure des patrouilleurs, des munitions pour les systèmes de lance-roquettes multiples HIMARS, des obus d’artillerie de 155 mm et 105 mm et d’autres armes. Les Etats-Unis ont dressé une topographie précise des sites et bases militaires russes, qu’ils fourniront aux Ukrainiens avec les JSOW.
Deuxième casus belli nucléaire ?
Deux dépôts de munitions russes d’importance stratégiques ont explosé coup sur coup : Krasnodar et Toropets. Est-ce que les drones ukrainiens sont assez puissants pour percer la couche de béton ? Comment la DCA russe a-t-elle pu se planter deux fois si profondément en territoire russe (elle avait donc tout le temps de voir venir et d’ajuster). Est-ce l’effet de nouvelles armes, radicalement différentes, par exemple des lasers envoyé depuis des satellites ? Hypothèse complotiste… En tout cas, une question se pose : les livraisons d’armes à l’Ukraine sont-elles toutes transparentes ?
Troisième casus belli nucléaire ?
Il faut garder à l’esprit qu’il ne s’agit pas d’une guerre Russie-Ukraine, mais Russie-Otan. L’Ukraine n’est pas dans l’Otan, mais l’Otan est dans l’Ukraine. La dissymétrie du conflit est alors évidente : si les Russes s’aventuraient à frapper des bases situées dans un pays membre de l’Otan, la riposte pourrait s’entendre au sens de l’article 5 de l’Organisation : tous les pays membres seraient appelés à entrer en guerre. Si ce n’est pas une guerre mondiale entre puissances nucléaires, ça y ressemble furieusement. D’où la prudence russe.
Mais les Russes vont-ils rester les bras croisés, à prendre des coups, perdre des soldats, des officiers, des états-majors entiers, des arsenaux, des bases, tandis que l’OTAN reste à l’abri de ses frontières ? Peut-être jouent-ils la montre, constatant que le sort des armes leur est favorable, tant dans l’oblast de Koursk que sur le front stratégique du Donbass où l’armée de Kiev est à la ramasse malgré les tombereaux d’aide financière, humanitaire, militaire, que l’Occident généreux déverse sur une Ukraine exsangue.
La question est de savoir si des armes offensives longue portée peuvent arrêter l’avancée russe, voire inverser le cours des choses. Peu probable quand on sait que ce qui fait cruellement défaut à Kiev, ce sont les hommes.
De même que l’Otan teste la solidité de la « corde russe » par des paris sans cesse plus osés, les Russes pourraient être amenés à tester la « corde Otan » de la même façon. Par exemple par un bombardement nucléaire de basse intensité d’une des nombreuses bases Otan situées en territoire polonais : Redzikowo, Powidz, Bemowo Piskie, Lask, Slupsk…, qui servent de ports d’entrée aux armes de l’Organisation vers l’Ukraine. Les Polonais cultivent une russophobie rabique – 45 ans de soviétisme, ça laisse des traces –. Les Russes pourraient donc commencer par s’occuper de leurs « petits frères slaves ». Parions que l’Otan botterait alors en touche, après moult rodomontades naturellement, dans une logique « On ne va quand même pas mourir pour Dantzig ».
Plus risqué serait de viser la grosse base de Ramstein, en Allemagne, également plaque tournante de l’armement otanien à destination de l’Ukraine. Une action qui aurait néanmoins l’avantage pour les Russes de rappeler aux Allemands qui a gagné la Seconde Guerre mondiale et qu’un missile, perdu mais correctement mégatonné, est vite arrivé sur Berlin.
Et plus risqué encore serait de cibler le Parlement européen, comme l’a suggéré jeudi le président de la Douma… Ne doutons pas un instant que l’actuel locataire de l’Elysée, après un ultime sniff, n’hésiterait pas à appuyer sur le bouton nucléaire. Reste à espérer que le CEMA a son mot à dire dans l’affaire.
Henri Dubost
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