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12 mai 2023 5 12 /05 /mai /2023 11:20
Comment peut-on soutenir l’Ukraine antisémite ?

L’antisémitisme en Ukraine n’est pas récent. Des cosaques du XVIIe siècle à Bandera jusqu’à aujourd’hui, il est vivace, terrifiant dans ses procédés inhumains et plein de haine contre les Juifs et les minorités. Il est temps d’exiger de l’État ukrainien de reconnaître ses crimes, sa complicité au génocide nazi.  

Un très récent entretien avec Arno Klarsfeld sur RFI  (Arno Klarsfeld: « L’Ukraine ne peut pas gagner sur les Russes qui sont trois fois plus nombreux » – YouTube) est éclairant à ce sujet. Il a l’honnêteté et l’intégrité intellectuelles de celui qui décrit des faits historiques sans esprit de falsification, de détournement, de justification par des diversions accusatoires. Oui, l’Ukraine contemporaine honore ses héros de la Seconde Guerre mondiale qui furent les alliés des nazis, accomplissant pour eux des actes de barbarie contre les Juifs d’Ukraine. Oui, des stades, des avenues portent bien le nom de Bandera. Si cela est si banal, alors baptisons d’urgence en France des centaines d’avenue et de place du nom du maréchal Pétain ou du préfet Papon et de ses ministres et voyons la réaction.

Cet antisémitisme est historique. Il n’est pas accidentel. Résumons  les faits d’armes des cosaques ukrainiens, persécuteurs maniaques des communautés juives. Les Juifs d’Ukraine ont été exterminés avec le concours actif d’organisations nationalistes pro-nazies. Lviv (ex-Lemberg) est le berceau de ce nationalisme, dans cette région de Galicie austro-hongroise, ukrainophone, rurale et nationaliste, alors que l’Est est russophone, industrielle et proche de la Russie. Ils sont très anticommunistes, et pour eux, les Juifs communistes sont leurs ennemis : les Trotski (Braunstein), Zinoviev (Aronovitch Radomyslski-Apfelbaum), Kamenev (Rosenfeld), etc. Ils accueillent en héros les « libérateurs » nazis et ils les soutiennent. À l’inverse, les russophones de l’est sont défavorables à la solution finale et ils participent très peu à ces mouvements. À Berditchev, les Allemands exterminent 20 000 Juifs. Des volontaires ukrainiens ont participé aux rafles et aux crimes. À Babi Yar, fin septembre 41, plus de 33 000 Juifs sont abattus. Les estimations varient entre 1 et 1,5 million de Juifs abattus en Ukraine occidentale, là où l’Allemagne et ses alliés ukrainiens ont les mains libres. Les Galiciens sont plusieurs centaines de milliers à être les supplétifs très actifs des nazis. 

Aucun historien ne contestera que le mouvement nationaliste ukrainien, l’OUN, est pro-nazi, donc très xénophobe et antisémite. Lors de la création de la division SS-Galizien, 80 000 Ukrainiens se porteront candidats. Les 13 000 retenus prêtent serment à Hitler. Et ces pays n’aiment pas ces souvenirs. Il aura fallu la commission d’historiens dirigés par Elie Wiesel et ses publications pour contraindre la Roumanie à reconnaître son rôle dans les massacres d’Odessa, quelques dizaines de milliers morts en deux semaines. Soixante ans de révisionnisme roumain ! De même dans les États Baltes. Et nous avons accepté ces pays dans l’Europe sans restriction !

Comme la Roumanie, l’Ukraine pratique le révisionnisme sans vergogne, en se construisant un récit national édulcoré, niant ses responsabilités. On met en balance les horreurs en mettant en avant les famines staliniennes : l’Holodomor. Et puis les héros nationalistes ont des histoires « propres » : les Stepan Bandera et Roman Shukhevytch en particulier. Ce sont les « combattants pour la libération de l’Ukraine ». Et comme il s’agit de cautionner une belle histoire ukrainienne, il y a à Kiev une statue de Bohdan Khmelnitsky, ce chef cosaque qui fit massacrer 200 000 Juifs en 1648.

Remontons justement rapidement dans cette histoire d’un antisémitisme viscéral et très ancien. Mais avant de resituer la tragédie de 1648, rappelons le fil des horreurs. Durant la guerre civile des années 1918-1920, les troupes nationalistes dirigées par Petlioura, troisième président de la République populaire ukrainienne firent des pogroms où périrent des dizaines de milliers de Juifs. On estime à plus de  100 000 Juifs tués durant cette période par les troupes de Petlioura et Dénikine. La différence est notable. Les armées nationalistes encouragent ces exterminations et versent des primes pour les Juifs massacrés. À l’inverse, Lénine met hors la loi les pogromistes et exige des mesures pour déraciner le mouvement antisémite. La logique poutinienne vient donc de cette longue histoire.

En 1648, Bohdan Khmelnitsky prend la tête d’une révolte ukrainienne contre les maîtres polonais, provoquant le soulèvement des populations et levant une armée de 80 000 hommes. Il excite les paysans ukrainiens orthodoxes à se révolter contre les catholiques polonais et les juifs. Les massacres seront effroyables en nombre et en horreurs.

La démographie est sans appel. Les archives de la Shoah indique qu’il y avait environ 5,4 millions de Juifs dans l’Empire russe au début du siècle, dont la grande majorité en Ukraine, Biélorussie et Lituanie. Ces mêmes sources estiment la population juive d’Ukraine à 2,5 millions en 1939. Outre leur extermination et la fuite de certains vers l’Europe et l’Amérique, il reste aujourd’hui quelques dizaines de milliers de Juifs en Ukraine.

Comme le rappelle Arno Klarsfeld, l’UE ne peut en aucun cas soutenir et encore moins intégrer une nation qui fait l’apologie de l’antisémitisme et qui expulse les Juifs encore aujourd’hui . 

Quelques références et liens pour le lecteur curieux ou sceptique :

– Film documentaire Vie et Destin du Livre noir, la destruction des Juifs d’Urss, écrit par Antoine Germa et Guillaume Ribot

– Vassili Grossman, Carnets de guerre : de Moscou à Berlin, 1941-1945, Calmann-Levy et Livre de Poche

– Le Livre noir, Textes et témoignages réunis par Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman, Solin Actes Sud

– Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d’Europe, 1985, Gallimard, 2006

– Delphine Bechtel, Mensonges et légitimation dans la construction nationale en Ukraine (2005-2010), OpenEdition Journals

– Lidia Miliakova (sous la dir. de) et Nicolas Werth (édition française), Le Livre des pogroms. Antichambre d’un génocide. Ukraine, Russie, Biélorussie, 1917-1922, Calmann-Lévy – Mémorial de la Shoah, Paris, 2010.

En Ukraine, des pogroms dont l’Occident se lavait les mains, par Jean-Jacques Marie (Le Monde diplomatique, décembre 2019) (monde-diplomatique.fr)

Les juifs en Ukraine – Exposition La Shoah par balles – Mémorial de la Shoah (memorialdelashoah.org)

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