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14 mars 2022 1 14 /03 /mars /2022 11:52
"Les Infiltrés": l’ouvrage qui expose au grand jour la connivence entre État et cabinets de conseil

Dans « Les Infiltrés », ouvrage publié chez Allary éditions ce 17 février, Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre, grands reporters à L’Obs, révèlent le détail d’un système qui s’est mis en place progressivement au cours des quinze dernières années en France : l’abandon des missions stratégiques de l’État à des cabinets de conseil, pour la plupart anglo-saxons. Tous les secteurs sont concernés : la Santé, l’Éducation, mais aussi des plus sensibles comme celui de la Défense. Une omniprésence des grands cabinets de conseil américains qui selon les auteurs, en plus de coûter au contribuable français des sommes faramineuses pour des résultats souvent médiocres, soulève des craintes liées la souveraineté et la sécurité de la France.

Des dépenses gardées confidentielles

Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre ont passé de longues journées à éplucher les milliers de contrats relatifs aux conseils sur la refonte des services publics, la rationalisation du système de santé, etc. Leur conclusion : chaque année, les sommes versées aux cabinets de conseil oscillent entre 1,5 et 3 milliards d’euros. Une dépense annuelle très élevée, qui ne peut néanmoins être déterminée précisément, puisque les ministères ne communiquent pas sur leurs frais en consultation.

 

C’est pourquoi, en mai 2021, les deux journalistes se sont adressés à Amélie de Montchalin, la ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, chargée de superviser les plus importants marchés, pour connaitre le montant exact de ces dépenses. Sa réponse : elle n’en sait rien…

Pourtant, il y a matière à creuser. En janvier 2021, le grand public découvrait l’existence du cabinet McKinsey à la suite des révélations du site d’information Politico. Le ministère de la Santé avait fait appel à ses services en vue de l’épauler dans l’organisation logistique de la campagne vaccinale contre le Covid-19, qui n’en était alors qu’à ses balbutiements, apprenait-on. Une information confirmée par le Canard Enchainé, puis Gabriel Attal. La nouvelle de la coordination de la campagne vaccinale par un cabinet américain laissera place, dès le lendemain, à une autre information choc, rapportée par l’hebdomadaire Le Point : le cabinet facture à l’État ses services relatifs à la gestion vaccinale à deux millions d’euros… par mois.

Grosses factures… mais petits résultats

« Ce qu’on constate dans tous les ministères, que ce soit dans les Armées, les hôpitaux, on ne peut plus rien faire sans demander son avis à la Cour des comptes, au Conseil d’État, au ministère de l’Éducation… 496 000 euros dépensés pour un rapport sur "l’évaluation du métier futur d’enseignant" ou 235 000 euros pour "un guide du télétravail". C’est devenu systématique que l’État ne peut plus rien faire tout seul sans demander un rapport », s’émeuvent les deux grands reporters au micro de France Inter ce 15 février.

En outre, ils pointent du doigt l’écart entre les productions de ces consultants, qui ne donnent que rarement des résultats, et le coût de la prestation. Un élément qui sera mis en saillance lors de la commission d’enquête sénatoriale du mardi 18 janvier 2022.

Pour y voir plus clair sur l’étendue de ce recours croissant à des cabinets de conseil privés, qui pose des enjeux déontologiques, cette commission sénatoriale s’était réunie en vue de mieux appréhender le rôle joué par ces cabinets dans le pilotage de la campagne de vaccination contre le Covid-19, mais aussi en savoir davantage sur la nature de certaines missions pour le moins coûteuses.

Lors de l’audition, sous serment, un des directeurs associés du cabinet de conseil McKinsey, Karim Tadjeddine, aura justement toutes les peines du monde à justifier un contrat de 496 800 euros pour le rapport sur « les évolutions du métier d’enseignant ».

Comme l’explique Matthieu Aron à Léa Salamé sur France Inter, « le souci, c’est que ces consultants, ils vendent quelque chose. Ils vendent une espèce de magie du changement. Ils possèderaient l’art mystérieux du changement, de la transformation. Ils vont voir ou les entreprises privées ou l’État et ils expliquent au directeur de cabinet : vous avez un souci là, il faut que vous fassiez des économies, et nous, nous avons la solution. Donc quelque part, ils font un diagnostic. Puis après, ce qu’ils vendent, c’est leur solution. Le problème, c’est que c’est très peu efficace. On a été voir tous les hauts fonctionnaires. On a repris tous les rapports de la cour des comptes. Systématiquement, on nous dit que ça ne sert pratiquement à rien. »

McKinsey, symbole de la prise de pouvoir des cabinets de conseil

Dans son article consacré à l’ouvrage, L’Obs souligne que le grand cabinet de conseil américain est positionné au cœur des décisions stratégiques de l’État français. Son implication aux côtés du gouvernement sera un secret bien gardé pendant presque un an.

McKinsey alias « La Firme », dont Victor Fabius, fils du président du Conseil constitutionnel Laurent Fabius, est directeur associé, est devenu le symbole de ce mélange des genres entre État et cabinets de conseil. Cela étant, l'appel à des consultants privés dans la sphère publique ne date pas d’hier. Les journalistes soulignent que ce phénomène, qui s’est accéléré ces dernières années, a été initié par Nicolas Sarkozy, s’est poursuivi sous François Hollande, et a explosé avec Emmanuel Macron.

Comme le rapporte le journal Le Monde, McKinsey est, en effet, intimement lié à Emmanuel Macron et à son entourage. L’histoire entre le cabinet de conseil et la Macronie a vu ses débuts dès 2007, alors qu’Emmanuel Macron était rapporteur général adjoint de la commission Attali.

« Pour nous épauler, par goût du bien public, McKinsey et Accenture (ex-Andersen) avaient mis à notre disposition trois ou quatre collaborateurs », expliquait Jacques Attali. Emmanuel Macron avait rédigé, avec notamment Karim Tadjeddine, l’actuel codirigeant de l’activité secteur public du bureau de McKinsey, 316 propositions « non partisanes ». Bercy quitté en août 2016, le jeune candidat à la présidentielle livrait dans son ouvrage Révolution un programme très inspiré par la commission Attali.

Par ailleurs, durant la campagne présidentielle de 2017, les « MacronLeaks » révèleront la forte implication des consultants de McKinsey. Notamment, début septembre 2016, le stratège du parti, Ismaël Emelien, qui fait parvenir les résultats du porte-à-porte à deux cadres du cabinet de conseil, Karim Tadjeddine et Eric Hazan, un collègue chargé du secteur du numérique à McKinsey.

Selon Le Monde, ces consultants partagent la passion de la réforme de l’État et une sensibilité libérale de gauche, qui inspirera au journal la formule suivante : « La gauche caviar est morte, voici venue la gauche McKinsey. » Des mots qui renvoient à un diagnostic évoqué dans l’interview de Caroline Michel-Aguirre et Matthieu Aron : « Emmanuel Macron parle comme les consultants, il pense comme eux ».

Comme le révèle Marianne, la firme n’est pas influente qu’en France. Le journal titrera même : « McKinsey, le cabinet qui dirige le monde », évoquant dans un dossier qui lui est consacré, entre autres, le cas de l’Allemagne où la firme exerce une influence considérable, traduite par une citation de Edzard Reuter, ex-CEO de Daimler-Benz, datant de... 1987 : « Rien ne se passe en Allemagne sans que McKinsey ait été consulté ».

Les cabinets de conseil américains, un péril pour la souveraineté et la sécurité de la France ?

Les grands reporters à L’Obs mettent également l’accent sur l’absence de légitimité démocratique dont disposent ces conseils pour déterminer les grandes orientations de l’État. « Les Français ne votent pas pour tel et tel cabinet de conseil », font-ils remarquer à Léa Salamé au cours de leur entretien.

Cela étant dit, ils attirent l’attention sur un autre point délicat : le danger pour la souveraineté et la sécurité de la France de confier des domaines stratégiques à des cabinets de conseil américains. C’est pourquoi ils sonnent l’alerte : « La transformation numérique de tous les ministères et de l’État, c’est les cabinets de conseil globalement qui le font. Lorsqu’ils sont missionnés pour travailler à la Défense, ils stockent toutes les données auxquelles ils ont eu accès dans un "cloud" américain ».

Sur le plateau de C l’Hebdo, évoquant la mainmise du cabinet de conseil américain McKinsey sur la mise en œuvre de la politique vaccinale en France, Matthieu Aron a tenu à insister sur le fait qu’il s’agit d’un phénomène « qui se passe partout dans tous les secteurs depuis 15 ans ». Et de souligner : « C’est ça qui est extraordinaire, c’est la pandémie qui l’a fait apparaitre, mais personne ne le savait véritablement, parce que le sujet n’avait jamais été mis sur la place publique. »

Cette proximité entre le gouvernement et les grands cabinets de conseil américains en avait fait monter plus d’un au créneau. Parmi eux, Arnaud Montebourg, qui proposait, sur France inter le 26 septembre 2021, « d'écarter de toute activité des grandes entreprises stratégiques et de l'État » et de « prendre des représailles contre les Américains afin qu'ils nous respectent ». Prenant pour exemple l'implication de McKinsey dans la gestion de la crise sanitaire, il estime que ces organisations sont devenues « le cerveau de l'administration française. » Et de marteler que « ces cabinets avaient acheté nos secrets. »

Craignant que cette connivence avec les cabinets de conseil ne devienne un sujet de campagne, le gouvernement a promis en catastrophe de réduire l’enveloppe allouée à ces dépenses. C’est dans ce cadre que le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal annonçait ce vendredi 18 février sur BFMTV la création d’« un cabinet de conseil interne », une déclaration qui suscitera les moqueries du député Julien Aubert (LR) :

Comme le relève le journaliste à RMC, Nicolas Poincaré, dans sa présentation de ce « putsch progressif », il apparait que l’État a choisi de payer des cabinets de conseil externes au motif qu'il ne saurait, apparemment, pas en mesure de prendre lui-même en charge ces missions. Par exemple, le ministère de la Santé a signé des séries de contrats pour l’appuyer dans la conduite d’un état des stocks de masques en France, comme l’agence gouvernementale Santé publique France aurait été incapable de réaliser cette estimation, pour évaluer le nombre de gants et de lunettes disponibles, ou encore pour compter le nombre de médicaments.

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