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13 avril 2022 3 13 /04 /avril /2022 05:49
La croyance médiévale en la Terre plate, une invention de la modernité ?

Nous croyons habituellement que les hommes du Moyen Âge ignoraient la sphéricité de la Terre. Dans La Terre plate. Généalogie d’une idée fausse (Belles lettres, 2021), les historiennes Violaine Giacomotto-Charra et Sylvie Nony rétablissent une vérité historique – le Moyen Âge avait parfaitement conscience que la Terre n’était pas plate – et dénoncent un storytelling moderne destiné à rabaisser une époque dominée par l’institution religieuse.

D’après une étude réalisée en 2017 par Conspiracy Watch et l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès, environ 10 % des personnes interrogées (9 % en France, 16 % aux États-Unis) pensent « qu’il est possible que la Terre soit plate ». Si la croyance contemporaine en la Terre plate – dans le sillage de la Flat Earth Society fondée en 1956 – peut amuser, elle est aussi le marqueur d’une fascination renouvelée pour les théories du complot. Parfois, l’obstination des « platistes » peut tourner au drame. Ce fut le cas lorsque Mike Hugues, membre de la communauté surnommé « Mad Mike » cherchant à prouver la validité de sa théorie, mourut dans le crash d’une des ses fusées artisanales

Nous sommes souvent tentés, lorsque nous nous penchons sur les théories platistes, de tourner notre regard vers le Moyen Âge, souvent considérée comme cette « obscure période de 1000 ans » qui a dû attendre la découverte des Amériques par Christophe Colomb et les révolutions coperniciennes puis galiléennes pour abandonner cette croyance. D’ailleurs, n’avons-nous pas appris à l’école que les hommes du Moyen Âge avaient oublié l’enseignement des Grecs et qu’ils réfutaient la sphéricité de la Terre puisqu’on ne pouvait pas marcher la tête en bas ? Ou encore parce les navigateurs qui atteignaient le bout du monde tombaient dans un gouffre sans fin ? 

« Manipulation de l’histoire des sciences »

 

Pour Violaine Giacomotto-Charra et Sylvie Nony, auteures de La Terre plate. Généalogie d’une idée fausse (Belles lettres, 2021), le mythe de la Terre plate en cache un autre, beaucoup moins discuté et pourtant tout aussi puissant : le mythe de la croyance médiévale en la Terre plate. En effet, contrairement à ce que beaucoup d’entre nous croient, du fait d’un enseignement scolaire daté et d’une recherche parfois paresseuse, les hommes du Moyen Âge, hormis de manière très marginale, savaient parfaitement que la Terre était sphérique : « Or non seulement l’idée que le Moyen Âge croyait que la Terre était plate est historiquement fausse, mais elle relève d’une manipulation de l’histoire des sciences, et surtout des consciences, et participe d’une vision pauvrement linéaire et téléologique du développement des civilisations, issue du positivisme et de l’idée de progrès défendue depuis le XVIIIe et surtout le XIXe siècle. »

« C’est principalement au XIXe siècle que s’est répandue et fortement enracinée l’idée d’une croyance des hommes du Moyen Âge en une Terre plate »
Violaine Giacomotto-Charra et Sylvie Nony, historiennes
 

La croyance médiévale en la Terre plate ne reflèterait donc en rien la réalité scientifique de cette période, mais serait une construction pure et simple de la modernité philosophique dans le but d’asseoir sa domination intellectuelle. « C’est principalement au XIXe siècle que s’est répandue et fortement enracinée l’idée d’une croyance des hommes du Moyen Âge en une Terre plate. La légende, cependant, est plus ancienne et apparaît timidement au XVIIe et surtout au XVIIIe siècle, en particulier avec Voltaire », soulignent les auteures.

 
 
Statue de Voltaire par Jean-Antoine Houdon (France, Paris, 1741-1828) / Musée d’Art du comté de Los Angeles

 

Voltaire, dans son combat contre l’obscurantisme religieux, a souhaité démontrer que le christianisme, et notamment les Pères de l’Église, avait imposé au monde la croyance en la Terre plate pendant un millénaire, croyance qui fut seulement vaincue par deux figures héroïques, à savoir celle du scientifique éclairant les lois de la nature par la raison et celle de l’intrépide navigateur bravant les interdits de l’institution religieuse.

Penseurs marginaux

 

Une des méthodes souvent utilisée par ceux qui veulent dénigrer le Moyen Âge et la réalité scientifique de cette époque consiste à mettre en avant des penseurs marginaux qui remettaient réellement en question la sphéricité de la Terre et à leur donner le statut d’autorité spirituelle et scientifique. 

C’est le cas notamment de Lactance, un rhéteur du IIIe et IVe siècle qui obtiendra tardivement le titre de Père de l’Église en 1770. Dans Les Institutions divines, Lactance exprime explicitement son hostilité à l’égard des antipodes et de la sphéricité de la Terre.  « Mais Lactance n’est ni un philosophe, ni un savant, et il n’a pas de légitimité à enseigner la cosmologie. De fait, sa prise de position contre les antipodes – dont l’argumentation est tout à fait inepte même pour l’époque – est restée isolée au sein de l’Église romaine », précisent Violaine Giacomotto-Charra et Sylvie Nony. 

Encore plus emblématique de cet amalgame malhonnête est la figure de Cosmas Indicopleustès, un chrétien nestorien du VIe siècle, auteur d’une Topographie chrétienne défendant l’idée d’une Terre plate. Voltaire, encore lui, mais aussi les Américains Irving, Draper, et Dickson White (déjà dénoncés par le médiéviste Jeffrey Burton Russell dans Inventing the Flat Earth publié en 1991) donnent à Cosmas une importance considérable qu’il n’a jamais eue historiquement, du fait notamment qu’il était partisan du nestorianisme, doctrine reconnue comme hérétique et condamnée par le concile d’Éphèse en 431. « Cosmas ne fait pas partie des Pères de l’Église, il n’a été ni traduit en latin (il était donc illisible durant tout le Moyen Âge), ni approuvé, encore moins promu, par les autorités, tant religieuses que politiques. Son œuvre n’a eu aucun retentissement sur le savoir médiéval.  » 

Contrairement à ce que défendaient certains philosophes des Lumières, le christianisme médiéval n’avait pas oublié les textes des physiciens et des astronomes de l’Antiquité, qui postulaient dès le IIIe siècle avant J.C. (pour Ératsosthène) ou le IIe siècle (pour Ptolémée) la sphéricité de la Terre. 

De même, les représentations des penseurs présocratiques (qui eux pensaient pour la plupart que la Terre était plate) n’étaient pas connues du haut Moyen Âge. En réalité, des pères de l’Église beaucoup plus éminents que Lactance, comme Saint-Augustin, avaient une bonne connaissance des théories païennes. « Augustin n’a donc jamais réfuté l’idée de la sphéricité et il écrit ailleurs, à propos de la vertu divine, qu’elle est « la cause de la rondeur de la Terre et du Soleil ».  »

 
 

Dans la proposition « Au Moyen Âge, on croyait que la Terre était plate », on ne précise jamais qui est le « on "

Les auteurs soulignent également que dans la proposition « Au Moyen Âge, on croyait que la Terre était plate », on ne précise jamais qui est le « on ». S’agit-il de l’autorité religieuse, de l’état du savoir scientifique, de la croyance populaire ? Or, « on ne peut considérer comme témoin valable du savoir la population de ceux qui ne savent pas, d’autant que l’on n’a guère de renseignements sur ce qu’un paysan de l’Aveyron ou un artisan corrézien savait ou croyait. Si certainement la grande majorité de la population, analphabète et illettrée, ne se demandait probablement pas si la Terre était sphérique ou plate, on a en revanche des données plus fiables sur le milieu des lettrés et, à partir de l’apparition des universités, sur le contenu officiel des enseignements. Or parmi les lettrés et leur entourage, il ne fait pas de doute que la sphéricité était non seulement connue, mais n’était pas discutée ». 

 

Persistance du savoir scientifique païen

 

Si l’on se penche sur les enseignements d’Isidore de Séville (560–636), évêque éponyme, « dernier des Pères de l’Église latine » et fondateur de l’encyclopédisme médiéval, on remarque la persistance  du savoir scientifique païen (en particulier la cosmographie aristotélicienne et néoplatonicienne) et sa description de la Terre comme « globe terrestre » est explicite.

 

Isidore de Séville par Bartolomé Esteban Murillo (XVIIe siècle)
 
 

De même, en ce qui concerne la diffusion du savoir dans les milieux universitaires, on peut évoquer la figure de Jean de Sacrobosco, scientifique et moine anglais du XIIe siècle formé à Oxford avant devenir professeur de mathématiques à Paris. Son Tractatus de Sphaera, manuel de synthèse de l’astronomie greco-arabe conquis  un large public. « Son succès est attesté par le grand nombre d’exemplaires manuscrits survivants […] par le fait […] qu’il fut dès le milieu du XIIIe siècle utilisé par l’Université de Paris puis par toutes les grandes universités européennes », soulignent Violaine Giacomotto-Charra et Sylvie Nony. 

 
Il n’y avait pas d’opposition radicale entre la croyance religieuse et l’avancement de la science, bien plutôt des tentatives de réconciliation
 

Enfin, le cardinal Pierre d’Ailly (1351–1420), qui connaissait bien les travaux de Ptolémée, a produit vers 1410 un Imago Mundi et un Compendium cosmopgraphiae qui circulèrent dans les milieux lettrés. Ces différents exemples prouvent que la sphéricité de la Terre était parfaitement admise au Moyen Âge et qu’il n’y avait pas d’opposition radicale entre la croyance religieuse et l’avancement de la science, bien plutôt des tentatives de réconciliation.

Les auteures montrent en revanche que c’est plus tard que les tensions entre science et religion s’exacerbent : « C’est d’ailleurs dans l’Europe moderne, et pas dans celle du Moyen Âge, que l’on brûle « sorciers » et surtout « sorcières ». Ce n’est pas une Église de type médiéval qui a condamné Galilée et les thèses coperniciennes, mais précisément l’Église du début du XVIIe siècle, celle de l’âge de Descartes, utilisant une nouvelle vision littéraliste des Écritures.  »

S’il y a donc eu une période « obscurantiste » de l’Église romaine, elle ne coïncide pas avec le Moyen Âge mais avec un moment paradoxal de la modernité. La croyance en la Terre plate n’est donc pas un phénomène « moyenâgeux », et peut-être pas d’ailleurs un phénomène du tout. Si les présocratiques postulaient que la Terre était plate, nous savons depuis Aristote et Platon que la Terre est une sphère. Cet héritage a bien été transmis au Moyen Âge et, hormis quelques figures marginales, le monde chrétien n’en a jamais vraiment douté. Le mythe de la Terre plate en cache donc bien un autre : celui de la croyance médiévale en la Terre plate.

 
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