L’Afghanistan, la grande désillusion de l’Occident.
Durant les vingt années qu’a duré la croisade occidentale contre les talibans en Afghanistan, de 2001 à 2021, j’ai écrit que cette guerre était ingagnable, comme toutes les guerres contre-insurrectionnelles. Dès 2001, j’étais persuadé que les talibans, chassés du pouvoir, reviendraient un jour triomphalement à Kaboul. Mais jamais je n’aurais pensé que l’aventure durerait vingt ans. Dès 2001, un général anglais avait d’ailleurs déclaré : « Cette guerre est ingagnable et nous allons la perdre. » Mais qui l’a écouté ?
Une lucidité que je n’ai pas retrouvée chez les généraux américains ou français, persuadés que l’écrasante supériorité technologique occidentale allait avoir raison des va-nu-pieds talibans. On a vu le résultat vingt ans plus tard, quand les Américains ont évacué Kaboul dans la panique la plus totale, abandonnant sur place 85 milliards de dollars de matériel militaire.
Si Jacques Chirac a eu l’extrême sagesse de ne pas s’engager aux côtés des Américains dans la guerre d’Irak (seconde guerre du Golfe) en 2003, il n’avait pas hésité à suivre nos alliés dans la guerre d’Afghanistan, après l’effroyable massacre du 11 septembre 2001.
Cette longue expédition s’est soldée par un fiasco total. Au plus fort de l’engagement, la coalition comprenait 140 000 soldats suréquipés. En face, 50 000 talibans armés de simples kalachnikovs, mais passés maîtres dans l’art de monter des embuscades et d’élaborer des attentats dévastateurs.
De son côté, la France a été engagée durant 14 ans. En 2010, le contingent français comprenait 4 000 soldats.
89 soldats ont laissé la vie dans cette guerre inutile. 700 autres ont été blessés.
https://www.lexpress.fr/societe/treize-ans-de-presence-militaire-francaise-en-afghanistan_2156696.html
Chacun se souvient de la tragédie d’Uzbeen en 2008, où 10 de nos soldats, tombés dans une embuscade, ont été massacrés.
L’émotion fut vive, beaucoup s’interrogeant sur le but et l’utilité de cette guerre lointaine.
Prétexter la défense des valeurs occidentales et la libération de la femme afghane ne tient pas la route. Comment a-t-on pu croire qu’un pays moyenâgeux pratiquant un islam des plus rigoristes, s’ouvrirait aux valeurs humanistes ? Les talibans n’ont que faire de la démocratie, de notre culture et de l’égalité homme/femme.
Durant vingt ans, les femmes ont vu souffler un vent de liberté, bénéficiant des droits élémentaires, accédant à l’école et à certains métiers réservés aux hommes. Durant vingt ans, elles ont pu afficher leur féminité comme toute femme occidentale. Mais tout cela s’est envolé comme un mirage dans le désert. La condition de la femme afghane est retombée au plus bas, avec interdiction d’aller à l’école.
Depuis 2021, il n’y a plus de République islamique d’Afghanistan, mais un « Emirat islamique d’Afghanistan », ce qui en dit long sur le retour à l’obscurantisme du régime fondamentaliste.
La dictature talibane se renforce de jour en jour, narguant l’Occident en rétablissant la lapidation pour les femmes et en leur interdisant de parler trop fort en public.
Le « processus de Doha », initié par l’ONU pour tenter de rétablir les relations entre talibans et communauté internationale, n’a rien donné de concret.
Bien au contraire, le régime des mollahs renforce la lutte contre le « vice », c’est à dire contre tout ce qui n’est pas conforme à la loi coranique.
L’aide humanitaire se poursuit tant bien que mal. Mais les sanctions économiques et l’arrêt de l’aide internationale au développement ne touchent aucunement le régime, qui vit dans sa bulle fanatisée.
En fait, l’Afghanistan est la vitrine de la grande désillusion de l’Occident, qui a toujours cru pouvoir exporter sa démocratie et ses valeurs humanistes dans des pays de culture musulmane, totalement imperméables à la civilisation occidentale.
Le danger pour l’Occident n’est pas que la femme afghane soit retombée dans sa condition moyenâgeuse, le véritable danger est que l’Afghanistan redevienne un sanctuaire pour terroristes, comme c’était le cas avec al-Qaïda dans le passé. On estime qu’une vingtaine de groupes jihadistes évoluent dans ce vaste pays montagneux.
C’est le retour des camps d’entraînement .
Les Etats-Unis totalisent 2 400 tués et 21 000 blessés.
Le Royaume-Uni compte 455 tués et le Canada 157.
Au total, les guerres américaines contre le terrorisme en Irak, en Afghanistan et en Syrie ont coûté 6 400 milliards de dollars, selon les chercheurs de l’université Brown.
Deux fois le PIB de la France parti en fumée pour aboutir à un triple fiasco.
J’ajoute, sans beaucoup de risque de me tromper, que les faucons américains vont bientôt pouvoir ajouter l’Ukraine à la longue liste de leurs déculottées.
C’est beau la Pax americana.
Je ne supporte pas l’arrogance américaine et encore moins la soumission de nos élites à Washington, qui entend imposer à l’UE la politique dominatrice du monde unipolaire étasunien.
Pour conclure, je vous livre quelques citations d’hommes politiques américains, qui en disent long sur le sentiment de supériorité qui anime les Etats-Unis, pour ne pas dire le mépris, à l’égard des autres peuples. Il est grand temps qu’un monde multipolaire les ramène à davantage d’humilité.
« L’étendue et l’omniprésence de la puissance mondiale américaine sont aujourd’hui uniques. Non seulement les États-Unis contrôlent tous les océans et les mers du monde, mais ils ont développé une capacité militaire affirmée pour le contrôle amphibien des côtes qui leur permet de projeter leur puissance de manière politiquement significative. Ses légions militaires sont fermement installées aux extrémités Ouest et Est de l’Eurasie, et contrôlent aussi le golfe Persique. Les vassaux et tributaires des Américains, certains aspirant à des liens encore plus formels avec Washington, sont dispersés sur l’ensemble du continent eurasien » (Zbigniew Brzezinski).
« À l’aube du nouveau millénaire, les États-Unis jouissent d’une prééminence inégalée même par les plus grands empires du passé. De l’armement à l’esprit d’entreprise, de la science à la technologie, de l’enseignement supérieur à la culture populaire, l’Amérique exerce un ascendant sans précédent dans le monde entier » (Henry Kissinger).
« Ce que les années 1990 ont forgé est une Amérique unipolaire qui est plus puissante que n’importe quel autre grand État dans l’Histoire » (John Ikenberry).
https://shs.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2008-4-page-141?lang=fr
Il est clair que l’impérialisme américain se voit supérieur aux plus grands empires de l’Histoire. La chute de l’URSS, après des décennies de guerre froide et de menace nucléaire, n’a fait qu’exacerber ce sentiment de supériorité.
Mais depuis 1990, les néo-impérialistes américains n’ont pas vu le réveil de la Chine, ni l’émergence du Sud global, qui n’entend plus se soumettre aux diktats de Washington. C’est leur première faute.
Leur deuxième faute a été de perpétuer la guerre froide et de faire de la Fédération de Russie un ennemi, au lieu de l’arrimer à l’UE. Par peur de voir émerger une grande Europe de Gibraltar à Vladivostok, ils ont jeté la Russie dans les bras de la Chine, de l’Iran et de la Corée du Nord.
Leur volonté de régner sans partage en affaiblissant l’Europe leur sera fatale.
Jacques Guillemain
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